449 Quota Atypique

La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

Quota Atypique
Militantisme, code, et pintes de bière.
#gouinemilitante | 05.10.2015 - 09 h 15 | 0 COMMENTAIRES
Une vie politique — ou ma rencontre avec Daniel Defert

Je viens de finir le livre de Daniel Defert, Une vie politique. Je l’avais acheté il y a plusieurs mois chez Violette & Co, et mon entrée alors était surtout : « il a été le compagnon de Foucault, ça ne peut qu’être bien ». Je connaissais alors très mal le parcours militant de cet homme, que j’avais donc d’abord identifié comme un homme de lettres, qui a eu la chance de vivre avec un des pères de ma pensée.

Et donc, une fois les ouvrages obligatoires terminés, j’ai pu me pencher sur cet ouvrage, dont voici un ressenti personnel.

Le livre est construit en deux parties. La première est un long entretien avec Defert, et la seconde, une sélection de textes.

La première partie est extrêmement motivante. Defert y retrace son parcours associatif, depuis le geste de se syndiquer en arrivant à Normale à Aides. On y découvre une photographie assez fine des mouvements LGBT en 1984 (date à laquelle Aides naît), de la manière dont ils sont structurés, dont le milieu est structuré.
On y apprend comment Aides est né, à la fois d’un deuil personnel, d’une énergie à l’international (le Gay Men Health Crisis s’est monté quelques années plutôt), de la mobilisation quasi immédiate de gens très compétents. On apprend que Foucault s’en doutait un peu, mais qu’il n’a jamais su qu’il était malade du Sida. Qu’il a été privé de toute décision quant à la gestion de cette maladie. Et que Defert n’a pas voulu que ça se reproduise. On y voit Defert développer une analyse très fine de ce qu’il se passe alors autour de lui, mobilisant apprentissages du terrain et concepts philosophiques dans un même geste. Cette manière fine et cohérente de s’engager comme intellectuel sur une question est exemplaire.

On apprend aussi comment, pour la dyade Foucault-Defert, Aides est dans le prolongement d’un travail admirable sur les prisons qu’on connait peu (enfin, très humblement, je ne connaissais même pas le GIP avant d’ouvrir ce livre). Et on voit comment, après la mort de Foucault, Defert s’est saisi d’années d’expériences associatives pour fonder Aides : donner la parole aux personnes concernées, informer, accompagner, étaient déjà les missions du GIP. On apprend à connaître Aides de l’intérieur (et on a très vite très envie de faire partie de l’aventure !).

Les textes de la seconde partie sont là pour remettre ce récit très personnel en contexte : conférences de Defert, chiffres et chronologies sur le SIDA. La réalité cruelle de la maladie et la manière dont elle se pense à Aides et dans la communauté scientifique pose cette histoire –qui est d’abord l’histoire d’un intellectuel engagé- dans une trame plus large, qui doit être continuée.

Ce livre m’a permis de raccrocher les wagons avec une partie de mon histoire militante, de mieux comprendre comment la lutte contre le SIDA s’articule sur des mouvements d’émancipation LGBT, de mieux comprendre ce qui se jouait en France dans les années 80 quand le MAG (1985 !) est apparu. J’ai l’impression d’y voir plus clair dans mes racines militantes et culturelles, dans cette histoire qu’on ne raconte pas assez, et d’avoir trouvé, à côté d’Harvey Milk et de Jean le Bitoux, un autre modèle d’engagement.
Il va sans dire que je vous en recommande la lecture.

Merci Monsieur Defert.

Vis ma vie de gouine | 12.09.2015 - 16 h 32 | 1 COMMENTAIRES
La belle saison. La très belle saison

J’ai vu La belle saison. C’est un film de Catherine Corsini. Avec Izïa Higelin, et Cécile de France. Posons une prémisse absolue : Cécile de France est incroyablement belle. Elle est rayonnante. Elle inonde tout l’écran avec son grand sourire, son port de reine et ses cheveux tout blonds. Ah (je suis accessoirement tombée pour la douzième fois amoureuse dans ce film, ne vous inquiétez pas).

Ceci posé, parlons du film. A part Cécile de France, il faut noter la grande justesse de ce film. L’histoire ? Delphine vit dans une ferme, dans le Limousin. Elle part à Paris y travailler. Elle y rencontre Cécile, euh non, Carole. Et paf. Je ne vous raconte pas tout, mais déjà vous savez que ce film parle d’un grand amour, un amour qui naît en plein mois d’août, à la période des moissons. Et qui chamboule tout. Et il nous raconte ça sans nous emmener dans du grand sentiment, sans se transformer en conte de fée moderne, non. Il n’est pas mièvre. Il raconte juste comment un grand amour peut naître entre deux femmes, et les changer, à vie.

Cette justesse dans l’histoire se retrouve dans la photographie. C’est un film incroyablement respectueux. Les corps qui s’aiment ne sont pas exhibés, les cris ne sont pas surjoués (suivez mon regard). La caméra ne sait pas où se mettre, face à la gêne des actrices. Elle respecte l’intimité d’un rapport entre deux femmes. La couverture jetée sur les corps nous suggère ce qu’il se passe et qu’on comprend fort bien. Ah et c’est vrai. On se reconnaît dans ces gestes familiers, ces mains complices, ces corps emmêlés. Ils sont beaux, d’ailleurs, dans leur vérité, nus. On n’est pas dans une sitcom. Les filles qu’on voit ne font pas toutes du 34 et n’ont pas des kilomètres de jambes hyper-musclées. Elles sont comme nous. Elles ont des hanches, elles ont un peu de bide. Et elles sont belles. Ces scènes-là nous parlent de nous, de nos corps, de notre façon d’aimer. Et c’est bon de voir se créer cet espace intime et complice à l’écran. On ne peut qu’être émue : c’est un cadeau.
Il n’y a pas d’objets dans ce film, il y a des gens qui s’aiment, et dont on respecte l’amour.

Ce film est l’occasion de rappeler, dans une fresque joyeuse et colorée, ce que voulait dire être une femme dans les années 70. Et, de surcroît, une femme qui aime les femmes. Le courage que cela représentait. Le danger dans chaque geste, dans chaque regard. Le fait que l’homosexualité était une maladie et que ça se traitait à l’hôpital. Aux électrochocs. Il faudra attendre 1992 pour que l’OMS se rende compte que nous n’étions pas une troupe de fous, mais des gens qui s’aiment. Il faudra également attendre encore longtemps pour que cela se fasse qu’une femme travaille et gagne son salaire. Pas qu’elle pioche dans celui de son mari. Le courage de ces deux femmes se mesure à l’aune d’une époque où la révolution de 68 est passée par là, mais où tout reste encore à faire.

C’est cette histoire-là, qui nous parle du courage d’être, qu’on nous demande par défaut parce que nous ne vivons pas dans les clous, et de la force de cet amour, qui éclate dans ce film. J’ai pleuré à la fin. Allez voir ce film.

#gouinemilitante | 11.05.2015 - 11 h 11 | 1 COMMENTAIRES
Faites de l’associatif, ça change la vie.

Bon, du coup je vais vous raconter l’histoire.

Ce post devrait déjà être publié depuis longtemps. Vous savez, j’ai fêté mes dix ans d’associatif il n’y a pas longtemps. J’ai fait un bilan un peu amer, et puis j’ai dit que je raconterais le positif. Je crois que le temps est venu de le faire.

J’ai découvert l’engagement politique au lycée, comme tout le monde. J’ai usé mes fonds de jeans devant les portes à gueuler contre le CPE, à l’époque.
Ça, ç’a été le moment où j’ai commencé à développer un esprit critique potable.

Je passe sur quatre-cinq ans de questionnements, au bout duquel je décide que ce serait bien de parler à d’autres gens dans mon cas. Et là paf. Un copain qui ne savait pas que ça allait faire des étincelles me fait rencontrer le MAG. Le jour de mon seizième anniversaire, au moment des cadeaux, il me dit « Alors moi j’ai pas vraiment de cadeau, mais il faut que je te montre un endroit ».
La semaine d’après, je faisais ma première entrée au MAG-Jeunes LGBT.

Je ne suis pas restée longtemps une simple membre de l’association. J’ai vite compris une chose, c’est qu’on apprend plus sur soi-même en s’engageant. Alors je me suis engagée. J’ai dirigé la Magazette, la revue du MAG-Jeunes LGBT, qui est devenue mon bébé (j’ai refait la maquette, la ligne éditoriale, veillé aux impressions, écrit plein d’articles…<3), pendant trois ans.

Ces trois années ont été dingues. J’ai appris à assumer publiquement mon homosexualité, j’ai participé, en tant que membre du CA, à la direction d’une grosse association. J’ai même mis la patte dans l’organisation de la Marche des Fiertés ! Quand j’ai quitté en 2011 l’association –c’était triste, c’était devenu ma maison, mais il fallait – j’étais une tout autre personne que l’ado qui expliquait à l’accueillant qu’elle avait du mal avec son identité sexuelle, toussa. J’avais grandi. Parce que j’avais donné trois ans de ma vie à cette assoce, qui me le rendait bien.

Et puis donc 2011. Rencontre avec La Quadrature, et surtout, le Camp. Je ne vais pas répéter à quel point ça m’a retourné le cerveau à l’époque.
Mêmes étincelles. Depuis 2011, je suis bénévole active à LQDN, et, depuis deux ans maintenant, au bureau de la Fédération FDN.

Ce que je ne dis pas assez dans ce récit de mes pérégrinations associatives, c’est que la personne que je suis aujourd’hui, qui raconte ça, est devenue ce qu’elle est grâce à tout ça. Grâce au travail associatif, bien sûr, mais aussi grâce aux rencontres que ça a permis. Ces deux coming-out ne seraient certainement pas arrivés. J’aurais peut-être jamais connu Linux, et donc j’aurais peut-être pas soutenu ce mémoire.
Je suis fière de ce que je suis devenue. Des fois, ce profil atypique est lourd à porter, parce qu’on ne trouve pas du travail pareil, on ne voit pas le futur pareil aussi. J’ai pris des risques, je le sais. Mais d’un autre côté, je suis tellement riche humainement, que finalement je n’envie pas grand-chose à ce moi hypothétique qui aurait été travailler en agence dès son diplôme, vendre de la communication, sans se poser d’autres questions. C’est très bien.

Le travail associatif m’a aussi fait évoluer, parce qu’à chaque fois, si quelqu’un ne m’avais pas poussée en me disant que j’en étais capable, je n’aurais pas pris les responsabilités que j’ai prises. Et je n’aurais pas avancé autant que j’ai pu le faire. Quand je suis devenue vice-présidente de la Fédération FDN, je ne savais pas ce que ça voulait dire. Maintenant, je sais. J’ai appris à être vice-présidente. Et je suis ravie d’avoir appris, parce que ce poste associatif m’apporte beaucoup. Je mûris. J’ai juste envie de remercier les gens qui m’ont pris la main en me disant que je pouvais le faire.

Ce weekend, on a fait l’AG de cette belle fédération, où on m’a réélue vice-présidente. En réfléchissant à ce que je voulais dresser comme bilan, je me suis juste dit que cette histoire allait continuer et que j’allais continuer à grandir.

Je me sens minuscule parfois. Quand je vois l’énergie et la finesse de la réflexion de certains, j’ai l’impression d’être au bac à sable encore. Je me demande des fois si je fais bien d’être là, si je ne gêne pas. Tellement le travail de certains bénévoles est impressionnant.

Mais je veux faire encore mieux pour mon association. Et ça, ça veut dire qu’on va grandir ensemble. Je vais faire mon possible pour qu’elle soit encore plus forte, ma fédération, et je sais que l’effort me rendra plus adulte. C’est triste de grandir, parce qu’on devient responsable. Mais là, c’est une bonne raison de grandir.

Vous voyez, ça change la vie.

#gouinemilitante | 27.08.2014 - 16 h 25 | 1 COMMENTAIRES
Dix ans d’associatif, l’occasion d’un point d’étape.

Mais oui ça faisait longtemps. On n’écrit pas quand tout va bien, je ne sais pas où j’ai lu ça.

Comme à chaque fois qu’on passe une étape dans la vie, un bilan s’en suit. Une remise à plat de qui on est et de ce qu’on fait est nécessaire. Donc acte.

Je poursuis en ce moment plusieurs projets associatifs, dans plusieurs structures.
Si ce que je fais est passionnant, le bilan de cet été est, que, au rapport du temps investi, le reward a été très pauvre. Le temps que j’ai pu donner ne me donne pas l’impression que mon énergie a été correctement investie.

Au MAG, chaque heure que j’ai pu passer au local m’a toujours donné l’impression que cela servait. Même vers la fin, quand j’étais peu motivée, je me bottais le cul pour venir ouvrir le local pour ma permanence, en me disant « tu vas aider des gens, vraiment, fais-le pour eux ». Je regrette cette époque.

Là, j’ai passé du temps sur un site web, pour m’entendre dire que je ne faisais rien, par exemple. J’ai participé à des campagnes, en me demandant vraiment à quoi mon travail servirait, si ça allait changer quelque chose. Et puis, très peu d’actions de terrain. Très peu de moments où j’ai bouclé ma journée associative en me disant : « j’ai apporté une pierre à la cause, ça avance ».

Là, j’ai plutôt le sentiment de mal m’y prendre, de ne pas être efficace. Les derniers projets dont je me suis occupée ont ou fait flop (pas de retour du tout, ou six mois après), ou généré des critiques, qui me font douter de ma capacité à les mener. Et peut-être ne suis-je effectivement pas douée pour faire certaines choses.

Autre chose : culturellement, je viens d’une assoce où le contact entre les personnes impliquées était très régulier. J’ai beaucoup de mal avec l’idée de ne faire un CA que tous les six mois. Je préfère faire le point régulièrement. Je suis gênée dans les structures dans lesquelles cela se passe comme ça. Notamment parce que, en six mois, on a le temps de perdre la motivation.

Je suis aussi habituée à parler des problèmes, même humains, dans une structure. Le fait qu’on limite ou qu’on empêche les discussions parce que le sujet concerne des problèmes humains et s’éloigne du but de l’assoce me dérange : une association est une aventure humaine. Ton bénévole ne travaillera efficacement que s’il se sent bien.

J’ai été harcelée par quelqu’un lors d’un hackathon. Personne n’est intervenu. J’ai été témoin de problèmes de sexisme. En parler génère ou du troll, ou du déni. Peu de solutions. En parler est épuisant, et pourtant il faut bien commencer par là.

Je n’ai pas envie de travailler dans un environnement où, en plus de se battre pour une cause, il faut se battre pour se sentir chez soi dans un local ou lors d’un événement. Où il faut rentrer dans le placard. Je n’ai pas fait deux coming-out pour ne pas pouvoir évoquer librement mon orientation sexuelle.

Merde, je m’occupe de lutte pour un Internet libre et ouvert. Ma différence en tant que femme et en tant que personne LGBT ne devrait pas être un obstacle à mon engagement. En tant que bénévole, j’ai envie de me sentir intégrée à un groupe. Pas d’être « tolérée ». Je ne devrais pas avoir à expliquer pourquoi il est désagréable de subir des remarques sexistes alors que je suis en train de coder. Pourquoi je me sens mal à l’aise quand il y a des blagues homophobes sur irc. Si personne n’intervient, tout le monde valide que je n’ai pas vraiment ma place ici.

Et c’est comme ça que l’on se retrouve avec 90% de mecs hétéros cisgenres dans une assoce, et qu’on se demande bien pourquoi les autres s’impliquent peu.

Je pensais que je n’avais pas à m’inquiéter de ma différence, jusqu’à peu. Et, en fait, ce n’est pas évident partout. Il y a des structures où je n’ai jamais eu de problèmes, et d’autres où ils s’accumulent. Et il est très difficile de régler ces problèmes.

Je fête ma dixième année d’associatif, cette année. Je n’ai plus envie de faire des choses qui génèrent ce type de retour. J’ai plutôt envie de continuer cette jolie carrière militante dans la bonne humeur.

D’autant plus que j’ai plein de projets de vie qui méritent que je leur consacre du temps, de l’énergie, de l’amour. Je vais passer moins de temps à bénévoler et plus à être un peu égoïste. Si ce temps militant doit être investi à perte, cela ne vaut pas le coup.

Ce qui amène deux décisions :
– Retourner au terrain, et dans des milieux où j’ai moins de choses à prouver (refaire de la lutte contre les discriminations, contre le VIH…).
– Arrêter de m’investir dans des associations où le rapport énergie investie/reward est trop bas.

Voilà. Je ne sais pas si ces réflexions aideront d’autres personnes, mais elles sont là.

Je vous rassure : dans le prochain épisode, je vous raconte pourquoi c’est magique, malgré tout, d’en arriver là <3

#gouinemilitante | Vis ma vie de gouine | 24.10.2013 - 20 h 48 | 15 COMMENTAIRES
J’ai vu La vie d’Adèle, je suis traumatisée.

Bon. J’ai vu La vie d’Adèle.
Quand il a été primé, en lisant les premières critiques, je me suis dit : « bon, elles doivent être super critiques parce que c’est la Palme, elles en demandent beaucoup à un film grand public… ». Je suis au regret de dire qu’en fait, les filles, vous aviez raison.

Publicité mensongère

Ce film n’a, pour commencer, pas grand chose à voir avec la BD dont c’est censé s’inspirer.
Il n’y a guère que le tout début du film et quelques éléments de l’histoire qui effectivement sont « tirés » de la BD à proprement parler.
On reconnaît assez bien les personnages, on repère des événements du film, mais le parti pris de Kéchiche, je crois, a plus été de s’inspirer de la BD que de la retranscrire à l’écran. Il a mis en valeur des détails complètement insignifiants de l’histoire (comme le sexe, notamment, qui est anectodique dans l’oeuvre de Julie, mais j’y reviendrai) et a tellement changé la focale que l’oeuvre pour moi en sort défiguré. Des éléments insignifiants sont traités en longueur alors que des événements clés sont simplement passés à la trappe. L’histoire d’Adèle (Clémentine dans la BD) en perd tout son intérêt.
D’ailleurs, la fin ne mène à rien. Ce film, privé de l’essentiel de son matériau de base, ne va nulle part.
C’est pas spécialement excusable quand on parle de mettre à l’écran une bande dessinée de 156 pages en…3h. Harry Potter, je veux bien qu’on saute d’énormes passages, mais si on avait été fidèle, le film durerait 5h. Là on a 3h de film avec beaucoup, beaucoup de choses qui n’apportent rien. Si c’est un parti-pris, c’est celui de gâcher l’histoire.

Je suis profondément choquée pour Julie Maroh, l’auteur, qui a couché sur papier un morceau de sa vie personnelle. Ce qu’elle raconte dans Le bleu est une couleur chaude est vécu. Il aurait été de bon ton de respecter au moins ça. Mettons que le livre ne l’a pas ému, mettons, je trouve ça aberrant mais mettons. Hé ben ça reste que ce serait pas mal que notre petite Julie sente pas sa propre histoire d’amour bafouée généreusement à l’écran, non ? Je n’aurais pas aimé être à sa place quand elle a découvert le film la première fois. « OK. Je lui livre un moment important de ma vie, et il en fait…ça. OK OK. Allons mourir quelque part ».
D’autant qu’on sait que Kechine est allé lui acheter les droits, puis s’est eclipsé, pour la citer à peine le soir de la palme. Sympa. Respectueux de bout en bout. Vazy remets en une couche je me sens pas assez bafouée là.

Choix esthétiques, hmm, particuliers

Une minute tout de même, ce film a eu la Palme d’Or. Je répète : La Palme d’Or. A Cannes. Hééé oui. Alors messieurs du Jury j’aimerais que vous m’expliquiez votre appréciation j’ai pas bien compris les raisons de votre choix.
Nous avons effectivement de jolies images : de jolis cadrages de paysages, de belles lumières, une caméra qui fait parfois des déplacements subjectifs intéressants pour nous permettre de suivre l’histoire. Je suis d’accord.
Les actrices sont quand même assez justes, ça c’est un fait.
Nous avons un parti-pris esthétique fort : Kechiche filme tout de manière à la fois très crue et très subjective, ce qui donne une force à l’image. Certes.
Il montre beaucoup de corps, il s’arrange pour qu’on aie de la chair plein l’écran, c’est une manière de filmer le sexe qui se défend, qui a son esthétique un peu brutale.
Le film utilise une esthétique particulière, ça lui donne une « patte », une originalité et certainement une force. Soit, ça c’est justifié.

Mais ces partis-pris desservent le film.

La caméra subjective, en général j’aime bien, c’est assez puissant, mais là, on s’approche tellement près des personnages, on les cadre tellement serrés, on s’attache à ne perdre aucun détail si bien que, personnellement, j’étais très mal à l’aise. C’est très voyeur. C’est peut-être un effet voulu par le réalisateur, mais on est en train de parler d’une histoire qui ne se prête pas du tout, mais alors pas du tout à ça. Très franchement, pendant l’une des nombreuses et insoutenables scènes de sexe, je me suis demandé si le monteur s’était masturbé devant, ou si Kéchiche faisait ça sur le plateau. C’est ça que ça dégage. Et ces plans inutiles et déplacés sur les fesses ou les seins nus d’Adèle ! Quand on a une caméra subjective, la caméra est un sujet qui *rentre* dans l’intimité des personnages de manière beaucoup plus violente que si l’on choisit un regard omniscient. Que la caméra omnisciente soit là quand les héros font l’amour, on s’en fout elle sait déjà tout. Pas ici. Ici un voyeur est dans la chambre des filles et les regarde, et c’est malsain.
Donc je rappelle le contexte : on parle d’un grand amour entre deux filles. Ces filles s’aiment donc font l’amour. Et là la présence d’un homme en train de se faire du bien à les regarder, l’air de rien, par ce jeu de caméras. Parfait. Méga romantique. Tout à fait dans le ton de l’histoire, n’est-il pas.

Bah puisqu’on parle sexe…

Parlons-en. Donc je disais : ces scènes sont tournées comme du porno. Du porno hétéro, la précision est importante. Du porno tourné par un homme, pour des hommes. C’est pas excitant, c’est très violent. C’est insoutenable. J’ai failli quitter la salle à la première scène de sexe (je préfère vous prévenir, on en a à peu près 3, dont une de au moins vingt longues minutes, et deux autres de quinze !). [edit: on me dit dans l’oreillette que la plus longue scène dure huit minutes. Erratum donc, j’ai donné une durée vécue :p]

Je suis désolée de vous décevoir, mais non, on ne se met pas dans cette position-là, non ceci n’est pas excitant dans la vrai vie, non, un rien ne fait pas jour non plus, non, les gémissements couinifs c’est dans les pornos qu’il y en a…on est pas passés loin du ciseau (tu sais LA position du porno pour hétéro où dans la vraie vie tu chopes une crampe au bout de trente secondes tellement c’est pas possible). Je rappelle, hein : on parlait d’un couple qui s’aimait. Tu sais dans les autres films, la scène de sexe entre le héros et l’héroine, c’est filmé de manière à suggérer, à rappeler que ces gens ne se désirent pas de manière juste crue et sans prétexte (ça, c’est de la prostitution ou un fuck friend) : ils sont amoureux. Et, détail important, il y a de la musique, ce qui évite au spectateur de se taper vingt minutes de bruits de succion et de gémissements couinifs, déjà que c’était du mauvais porno, en plus c’est insoutenable même si tu refuses de regarder.
Donc nous avons affaire à du sexe lesbien très largement fantasmé, imaginaire, dénué totalement de tendresse. J’ai envie de dire, raté.

J’aimerais attirer l’attention du lecteur sur le fait que quand t’as mis à peu près, allez 4/5 ans à faire accepter ta sexualité à tes parents, un film pareil où tu sais que ta mère va fatalement t’imaginer en train de faire ça, c’est un plan à repasser au stade de sale gouinasse-qui-lèche-des-chattes. Cool. Et puis si j’avais été en questionnement hier soir au cinéma, je pense que cette heure à peu près de mauvais sexe lesbien m’aurait évité la peine de faire un douloureux coming-out.
Et Palme d’Or (sic !) pour la scène du Grand Léchage de Doigts au Café. Car oui, chacun le sait, lécher les doigts de son ex dans un bar va l’exciter tout de suite, oui oui ma bonne dame. Une authentique scène de porn (oui on ne voit ça que là) complètement ridicule au passage. Affligeant.

Et puis, cette idée que Adèle et Emma ne peuvent pas faire trois pas sans passer une journée entière au lit à se tripoter dans tous les sens, certainement nourrie par le mythe que la lesbienne est un pervers polymorphe (tu sais t’es lesbienne tu coucherais avec n’importe quelle fille dans la rue, même ta meilleure amie, t’as envie de sexe tout le temps CELA VA DE SOI)…je crois que ça se passe de commentaires.
Dans la BD, elles font peut-être l’amour sur quelques cases. C’est pas crucial pour l’histoire, mais pour Kechiche, oui, ça donne 50 minutes de torture.

Oh, j’oubliais. Kéchiche filme donc la première fois d’Adèle avec un garçon, puis une fille. Vraiment, ça aurait été sympa, en 2013, de faire porter une capote au mec pour les 2 secondes et demies où on voyait sa bite, hein. Ça faisait pas une grosse entorse à ton esthétique, et c’était une manière discrète de faire passer un message simple à une époque où le Sida court toujours. Quant à la première fois avec une fille, je trouve Adèle fort bien exercée et fort bien entreprenante pour une première fois où t’as plutôt tendance à pas trop savoir quoi faire avec ton corps. C’est peut-être un peu surjoué, non ? C’est peut-être un tantinet complètement pas réaliste, et pas du tout à propos, non ?

Interlude positif

Bon, à part ça: il y a quand même de bons éléments : montrer l’homophobie au lycée est une bonne chose (et pour le coup cette violence dans la manière de filmer, je la trouve nécessaire), l’attitude des parents est également bonne à montrer (les parents ouverts et le couple qui ne juge que par le mariage, c’est un peu cliché, mais ils sont là au moins), le parallèle avec le livre La vie de Marianne de Marivaux était malin, le questionnement au début est pas trop mal traité…

Wait. Pourquoi tout ce cinéma sur les huitres ?

Ces bons éléments ne rattrappent pas ce film, qui n’est pas un film contre l’homophobie (ce qui est en sous-texte chez Julie Maroh), ce n’est pas vraiment un film sur l’amour non plus, mais plutôt un film sur des filles qui se roulent des patins dans des parcs et font l’amour pendant deux heures dès que l’occasion se présente (je suis désolée, c’est tellement choquant qu’on ne retient que ça).

« Roh, c’est normal que t’aies pas aimé »

(Sous-entendu, toi, la gouine militante et féministe, t’es jamais contente de toute façon.)
Venin craché sur la qualité du porn made by Kechiche (je rappelle, j’ai failli quitter la salle, alors que rester pour regarder l’intégralité de Too Much Pussy à Chéries Chéris a été un plaisir…), je vais me permettre de répondre à cette remarque.

Non. C’est pas normal. Kechiche avait pour matière première une histoire qui nous a toutes émues. S’il avait au moins respecté l’histoire de Julie, on lui aurait peut-être passé son incompétence à se renseigner sur le sexe lesbien avant de tyranniser deux actrices à tourner des scènes de sexe affreux pendant des heures et des heures. Ce film avait un vrai potentiel pour rassembler tout le monde autour d’un très beau témoignage d’amour (je ne l’ai pas beaucoup vu, l’amour). Là, il se pose dans le débat en étant faux du début à la fin. Même en mettant de côté tous mes élans militants qui me rendraient injustement critique, ce n’est pas normal que les personnes représentées dans le film soient unanimes (ou pas loin) pour monter au créneau. Surtout avec ce genre d’histoire comme base. On aurait dû avoir quelques lesbiennes qui niaisent quand même. Là, toutes les personnes LGBT à qui j’ai parlé, et qui ont vu ce film sont choquées. Il y a un truc qui ne va pas.

On n’est pas obligé de faire du cinéma oppressant envers une minorité à chaque fois qu’on en dépeint une. On n’est pas obligé de poser ce regard-là sur ces filles. On avait le droit d’être gentil, merde, pour une fois.
Là, c’est juste encore un putain de film qui traite le sujet de manière catastrophique alors même qu’il partait sur de bonnes bases…
Il n’a rien pour lui, en plus, ce film a été primé en pleine fronde de la Manif pour Tous. C’était grave le moment de nous en rajouter un couche sur la tronche.

C’est très bien de vouloir développer des manières de filmer et d’exprimer des choses, mais il me semble que le faire avec cette histoire-là précisément est pour le moins…kamikaze. Quand on a un sujet sensible dans les mains, on ne joue pas aux apprentis sorciers. Kechiche a eu la Palme parce qu’il a traité en apprenti sorcier un sujet sensible (et peu traité, malheureusement, ce qui le rendait original) dans une ambiance tendue. C’est limite, tout de même.

Non, c’est juste raté, je suis désolée. Il suffit de traiter de manière vaguement émouvante un sujet traitant d’une minorité pour qu’il soit primé, c’est ça la recette ? Il n’y a donc personne qui a été sollicité pour donner son point de vue de gay dans l’histoire ? Donc bafouer une population entière, qui a déjà du mal à expliquer qu’elle existe et qui elle est, ils ont trouvé ça très bien. Certainement parce que le Jury devait trouver ce sexe tout droit sorti de Youporn tout à fait réaliste, et qu’il n’a pas lu le livre.
Hé bien bravo Cannes. Bravo. Merci d’avoir foutu ce truc dans tous les cinémas de France.

Non classé | 22.08.2013 - 22 h 12 | 0 COMMENTAIRES
Chelsea, ou le courage

Alors voilà. Sur le channel irc de La Quadrature du Net, quelqu’un est venu demander si on avait « entendu les nouvelles » à propos de Manning, et, accessoirement, ce qu’on en pensait.
J’ai répondu que c’était très bien pour elle de s’assumer en tant que Chelsea, mais que c’était pas vraiment cette question qui nous occupait à La Quadrature (et si on pouvait revenir au procès, ce serait pas mal, merci).

Comme cela fait un moment que je n’ai pas écrit ici, je me suis dit que j’allais étayer mon opinion sur le sujet avec quelques arguments.

Tiens, ça s’agite dans les médias…

La première impression que m’a faite la nouvelle de la transition de Manning, c’est qu’on était en train de détourner le sujet de ce qui était important. Et ça me gêne un peu, vu l’importance de ce qu’il y a derrière. Dans les 24h qui sont suivi sa condamnation, puis ce que vais appeler un coming-out, elle est remontée dans les hashtags les plus populaires, et Lady Gaga s’est indignée de son sort. Tiens, ça émeut vachement les foules, et on parle vachement moins de pourquoi elle est en prison quand même…les médias sont d’un coup plus enclins à s’inquiéter de son sort, beaucoup plus que quand il s’agissait seulement de celui-qui-a-aidé-Wikileaks. Cet effet de rideau me gêne.

Avant tout un « lanceur d’alerte »

Pour moi, Bradley Manning (c’est le prénom qu’il portait à ce moment-là, donc on va temporairement accorder au masculin) est condamné à 35 ans de prison pour avoir donné des documents confidentiels à Wikileaks, notamment (il y a pas mal de chefs d’acccusation). Pour beaucoup d’activistes et de hackers, il est considéré comme un « lanceur d’alertes », un whistleblower, qui a pris le risque politique de mettre au jour une vérité qui dérange. En cela, certains le considèrent comme un héros.

A La Quadrature du Net, nous avons effectivement relayé des articles –comme celui-ci— traitant de sa condamnation et de son rôle politique dans la découverte des contenus des câbles Wikileaks. C’est en effet en pleine adéquation avec les dossiers que nous traitons (liberté d’expression, lutte contre la censure…).

En revanche, la question de son choix de sexe et/ou de genre est totalement décorrelée de nos questions. Quel que soit ce choix, Manning reste pour nous la personne qu’on a mise en prison pour avoir révélé la vérité. Cela ne rentre même pas en ligne de compte, en tout cas, dans mon jugement. En tant que LGBT, je soutiens son geste de s’assumer, mais en tant que bénévole de LQDN, cela ne me concerne pas, cela doit être traité par une assoce plus compétente dans la question du droit des trans’.

Pour que la différence ne soit pas un critère

S’ajoute à cela le fait que je suis personnellement militante LGBT pour qu’un jour, la différence d’orientation sexuelle et de choix de genre ou de sexe ne soit plus une question, ou, au moins, une question qui ne mérite pas d’être battu ou exclu en quelque sorte. Que ça ne rentre même plus en ligne de compte dans le fait de juger les gens. Je serai satisfaite quand j’aurai plus besoin d’expliquer aux lycéens, que non, tu ne frappes pas ton copain parce qu’il est gay.

Et à ce titre, je n’ai pas envie d’en rajouter sur cette nouvelle, parce que je ne veux pas la traiter différement parce que subitement elle a changé de sexe. Par pure nécessité d’être cohérente, et parce que lui lâcher les basques et juste la respecter me semble plus intelligent, aussi.

Du courage.

Sinon, ces 48 dernières heures, Chelsea Manning est entrée dans mon palmarès des gens les plus courageux dont j’ai entendu parler. Assumer une peine pour avoir fait fuiter des documents confidentiels, et par dessus, changer de prénom, décider de changer de sexe au moins administrativement, c’est un beau cocktail de je-vais-en-chier-pendant-le-reste-de-ma-vie.

En soi, être whistleblower est une position très inconfortable : tu es recherché partout, tu es inquiété, ta famille, tes proches sont inquiétés, l’Etat t’en veut, l’armée te considère comme un traître à la patrie, bref, tu as déjà de quoi mal dormir la nuit.

En soi, entamer un transition est très difficile : tu galères un certain nombre de mois pour faire avaler aux impôts, à la sécu, à toutes ces administrations (et à tes proches, à tes collègues, à tous ces gens) que tu as un nouveau prénom et un nouveau genre, merci d’accorder en conséquence, et puis des mois encore pour obtenir (si tu y arrives) un traitement hormonal, et puis encore du temps, puis beaucoup d’argent si tu décides d’aller jusqu’à l’opération…Enfin, c’est pas exactement une promenade de santé (j’ai parlé des effets secondaires des traitements hormonaux ?).

Si on concatène les deux, on obtient, par exemple des choses comme les conditions dans lesquelles les trans’ sont détenues en prison. Sympa. A moins d’être inconscient, si ces deux décisions ont été prises en connaissance de cause, on décide d’en *chier* pour assumer deux des choses que je crois les plus compliquées d’assumer au quotidien. Et ça mérite un soupçon d’admiration.

A propos, dans son tweet, @JPBarlow a donné un point de vue étonnant de la question :

Si la stratégie était « si je change de prénom, je suis de facto plus vraiment coupable sur la papier » comme semble (à moins que je n’aie pas bien compris) le suggérer JP Barlow ici, c’est étrange : c’est plus une manière d’aggraver le problème, au vu de ce qui l’attend en prison, et si ce n’est qu’une tentative d’échapper à la sentence, il y a des conséquences lourdes au fait de se dire trans’ –demandez leur avis aux homos iraniens[1] qui le sont devenus de force, opérés et tout–, cela me semble à la fois déplacé et un peu inconscient, tout de même.

Anyway, je ne suis pas certaine que savoir pourquoi elle a décidé de changer de prénom soit très utile, d’autant que c’est fait maintenant, et qu’il me semble que c’est réfléchi. Ce qui me rassure, c’est qu’au moins pour ce qu’il s’agit de Wikileaks, c’est pleinement assumé. Bravo.

[1] Homos iraniens et non pas russes, comme je le pensais au départ. C’est @_mand_a qui m’a redonné le bon lien de source, que voici : http://ratgemini.wordpress.com/2012/07/15/iran-le-changement-de-sexe-comme-alternative-a-lhomosexualite/. @aviancarrier a trouvé une pratique similaire en Afrique du Sud : http://en.wikipedia.org/wiki/Medical_torture.

#gouinemilitante | Vis ma vie de gouine | 29.05.2013 - 22 h 42 | 2 COMMENTAIRES
Je suis pas heureuse, je suis fatiguée

Neuf mois. C’est pas seulement le temps que mettent les femmes à concevoir un enfant avant de le mettre au monde. C’est aussi le temps qu’il s’est écoulé depuis le début de « débat » dégueulasse et l’éclosion de la #manifpourtous. Et une maman pourra vous le dire, neuf mois à souffrir, c’est long.

Ah, mais je ne souffre pas le martyre, effectivement. Globalement, je vais bien, merci. Je parlerais plutôt d’une douleur comme un continuel caillou dans ta chaussure tout le long d’un chemin de randonnée, d’un nerf ou d’un muscle coincé dans ton dos alors que tu travailles au bureau, qui fait que tu ne peux jamais être à l’aise. Un truc lancinant, constant, assez douloureux pour empêcher d’être bien, mais pas assez pour qu’on se dise qu’on peut continuer, qu’on n’a pas si mal que ça.

Bienvenue dans la tête d’une militante LGBT. Ah, vous me direz : « mais tu as refusé lâchement —ce sont tes mots— de te battre pour le Mariage pour Tous, et tu es en couple avec un mec, tu ne devrais pas te sentir concernée ? ». Ce n’est pas parce que je n’ai pas activement participé à la lutte pour mes droits que je ne réclame pas lesdits droits. Je ne cautionne juste pas la manière dont tout cela a été amené. Et je suis toujours LGBT. Etre en couple avec un garçon ne change rien à ça. Je dois une grande partie de la construction en tant que personne au milieu LGBT. Je suis consciente que mon amoureux aurait très bien pu être une amoureuse. Le sexe de ton partenaire ne suffit pas à changer ton orientation sexuelle, hein.. J’en fais partie, c’est tout.

Donc, oui, je prends les insultes homophobes, les « pédés », les « sales gouines », les coups à la télé, les « c’est une mode » dans la tronche, parce que je fais partie de ça, que je le veuille ou non.
Je ne peux pas, comme certaines filles ont semblé le croire, renier tout mon passé, faire comme si j’avais été cette fille rebelle qui après ces folles années de lesbianisme, se « range ». Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Ce n’est pas parce que maintenant tout de suite on est dans la situation la plus socialement confortable que ça veut dre qu’on est hors de danger. Au contraire. Non seulement on est autant exposé que les autres, mais en plus, on a pas le droit de se plaindre.

Avant, quand je faisais de l’accueil au MAG, je comprenais en théorie ce que ça pouvait faire de se sentir continuellement persécuté au quotidien et d’en venir à se suicider. J’imaginais. Là je n’imagine plus, je comprends ça de l’intérieur.
Etre continuellement confrontée à des discours et des images violents à l’encontre d’une population dont tu fais partie, ça ne fait qu’une chose : t’amener doucement vers l’état de saturation qui va t’amener à attenter à tes jours parce qu’à l’intérieur tu exploses.

Oui, je suis d’accord, dire « pédé » en soi, sans y penser, ce n’est pas aussi grave que tabasser un homo en sortant de boite, bien sûr. Sauf que dans toute communication, il y a un contexte. Si le contexte est celui que nous avons aujourd’hui, qu’il soit à l’échelle d’une famille, d’un quartier, d’une ville, d’un état, oui « pédé » redevient l’insulte qu’il était au départ et dont on avait oublié la signification.
A force de côtoyer la violence, on ne s’endurcit pas forcément, on peut aussi devenir plus craintif. Le moindre mot, la moindre blague, et vous allez le prendre forcément mal parce que le contexte autour vous a habitué à penser qu’il ne peut y avoir qu’une intention hostile derrière ça. Je reprends mes amis beaucoup plus sèchement qu’avant. Dire « pédé » en rigolant est devenu un luxe. Même quand on me traite de « sale gouine » en rigolant, dans un cercle d’amis dont je sais qu’ils sont à 100 % solidaires avec moi, je ne sais plus si j’ai envie d’en rire. Je l’entends trop dans son vrai sens, et à la fin de sa journée, je fais les frais d’apprendre que non, ce n’est pas drôle. C’est blessant. Une tafiole, c’est un homme diminué. C’est aussi un homosexuel. C’est blessant. Si le contexte ne le précise pas, le sens n’est ni diminué, ni ironique, c’est juste blessant.

Je vais essayer de vous faire comprendre ça avec une histoire. Quand j’étais en questionnement, j’étais à fleur de peau, comme il est bien normal à seize ans. Et je culpabilisais énormément d’être attirée par les filles. Il y avait dans ma tête une voix qui me traitait de détraquée mentale. A chaque fois que j’entendais le moindre truc (même positif !) sur les lesbiennes, je fondais en larmes. Pas parce que ce qu’on m’avait dit était méchant, mais que le contexte dans lequel j’étais me forcait à l’interpréter comme ça. Ça donnait une occasion à ma voix intérieure de me traiter de détraquée mentale.
C’est comme ça que des parents font beaucoup de mal à leurs gamins en questionnement sans le savoir.

Prenez ça, et transposez la voix dans ma tête à l’échelle d’un pays entier, d’émeutes, de déclarations homophobes, de tracts, d’affiches, de bordel, de bruit médiatique à propos de ce bordel qui en rajoute une couche. Le moindre petit « pédé » dans un contexte pareil, ça peut vous casser en deux.

C’est ça, l’homophobie ordinaire. C’est ça que je vis en ce moment.

On m’a demandé (j’en ai déjà marre d’en entendre parler, et évidemment on croit bien faire en me demandant de commenter les événements liés au Mariage pour Tous pour avoir l’avis de quelqu’un de concerné, quand on a fini par décider que je l’étais, concernée…) si j’étais heureuse pour le mariage célébré aujourd’hui, j’ai répondu : « Je suis fatiguée ».
Hé oui, ça y est. Je sature. La haine a gagné quelque part. Je n’ai même plus envie de serrer les dents. Je veux juste que ça cesse. Qu’on nous foute enfin la paix, pitié. Qu’on parle enfin de sujets importants qui doivent secouer un pays comme le notre (où il y a des gens au chômage qui attendent des réponses, au hasard, comme ça) et qu’on nous laisse panser les plaies de ce combat pour l’égalité dans le calme. Pitiéééé.

Mais je n’ai pas envie de céder,. Donc je continue à emmerder les gens qui me disent que je suis bi donc pas concernée/une lesbienne qui s’assume pas/etc, à reprendre les gens qui disent « pédé », à renvoyer des jeunes vers les structures appropriées s’ils vont mal, à les écouter, à soutenir les amis.
Je ne renierai jamais mon identité au nom d’un soi-disant confort. Ce serait faire ça, les filles, être traitresse à la cause lesbienne.

Aujourd’hui, plus que jamais, je vois mon existence en tant que LGBT comme un acte militant.

#gouinemilitante | 19.04.2013 - 17 h 45 | 7 COMMENTAIRES
Le mariage pour tous, mon engagement, et ma lâcheté

Bon, voilà.
Cela fait à peu près deux ans (un peu plus en fait) que je ne suis plus activement militante LGBT.

Je n’ai jamais vraiment réussi à renouer avec ça depuis. Une fois mes problèmes réglés (ceux à cause desquels une pause était nécessaire), j’ai dû décrocher un diplôme et trouver un travail (ce sont des choses qui arrivent et qui obligent à lever le pied de tout le reste un temps).

Je me suis dit : « Bon, allez, tu t’y remets maintenant, la pause a assez duré. Tu n’as pas changé de conviction, donc c’est reparti. Tu peux recommencer à aller gueuler, zigzaguer à coté des roues des camions à la Marche, t’occuper de pancartes, de tracts, de communiqués… » Sauf que.

Sauf que. Sauf que c’est plus pareil. Que je ne suis plus à l’aise pareil avec le milieu (comme je l’ai expliqué ici), ce qui enraye grandement ma motivation (et la joie que j’ai à lutter pour des idées, aussi). Que je me suis intéressée à d’autres questions qui m’ont demandé du temps et de l’énergie (et du coup, j’en ai moins, du temps).

Et je les vois, les autres, se mettre en première ligne pour défendre une mesure qu’on attend depuis longtemps (depuis à peu près le PACS, que beaucoup ont vécu comme une première étape vers le mariage), en prendre plein plein la gueule, et je me dis : « Merde, tu devrais être là aussi, tu devrais en parler autour de toi, tu devrais aller aux rassemblements, tu devrais aider le mouvement à avancer… ». Mais non. Et je me sens traître. Là, je suis une vraie dissidente qui n’aide pas et préfère de loin se réfugier dans les bras de son amoureux qu’aller se battre parce que y’a trop de haine, dehors. Et ça m’énerve. Je suis militante, bordel.

Et en haine, diantre, on est carrément servis.
Du coup, malgré tout mon désir d’avoir *enfin* le choix dans mon projet de couple (si je suis avec un garçon, toutes les portes me sont ouvertes, si je suis avec une fille, je ne peux pas tout faire et en plus je prends des risques à lui tenir la main), malgré toute la conviction que j’ai qu’il faut que tous les couples soient traités pareil, j’en viens à regretter que le gouvernement s’y soit attaqué en premier et que ce débat ait fait surface.
Parce que c’est à vomir de dégoût et de tristesse de voir/lire/entendre tout ça, mais ça, à la limite, on s’y attendait.

Parce que ça ne fait pas remonter que de l’homophobie.
Ce débat sur le mariage a servi de prétexte à certaines personnes pour cracher leur haine de l’autre, pas seulement des homos, des autres, juste, et de fédérer des gens autour de cette haine.
Dans des moments où l’économie va pas si bien que ça, où c’est facile et défoulant de se trouver un bouc émissaire (tiens, au fait, les homos sont une minorité sexuelle, c’est un très bon choix de bouc émissaire, une minorité…c’est facile de les accuser de tous les maux, ils sont différents), on évite les débats clivants. On évite. Ça nous mène à une vraie division du pays basée sur des choses pas propres, parce que le débat ne se calmera pas après le vote et que les gens continueront à se haïr, et ça prépare une belle autoroute au prochain gus qui se pointera et nous promettra qu’il nous sortira de là. Et là, pro ou anti mariage, de gauche ou de droite, on votera pour lui parce qu’on en aura tous marre.

J’espère bien qu’on en arrivera pas là, mais en attendant, c’est possible, si ça continue, les descentes dans les bars, les insultes, les bras levés dans les manifestations…Ils vont s’arrêter où ?
Et voilà, ça me fait peur. Je n’arrive pas à mener les combats d’aujourd’hui, et je vois ceux de demain se profiler avec des frissons dans toute l’échine. Et je n’ai pas plus de courage que celui de m’enfouir un peu plus sous ma couette ou dans ses bras.

C’est moche, hein. D’un côté je m’en veux, et de l’autre je ne peux pas voir ce débat sans me dire que c’est obtenir l’égalité à un prix qu’on n’aurait pas dû payer.

#gouinemilitante | 10.03.2013 - 16 h 02 | 0 COMMENTAIRES
Man, I feel like a woman

Tintntintintin tin tin !

[Disclaimer : ce billet aurait dû être publié le 8 mars, c’est-à-dire il y a deux jours, mais il se trouve que j’arrive suffisamment mal à tenir ce blog pour arriver à ne *pas* publier un billet à temps….]

[Donc mea culpa, comme dirait l’autre, des bisous, et pardon pour tenir ce blog aussi mal.]

On est le 8 mars, c’est notre journée pour mettre en lumière toutes ces choses-là, la violencia de género[1], le traumatisme de l’agression sexuelle, les filles excisées salement dans ces pays dont on ne veut pas entendre parler.
Mais c’est aussi le jour où on peut mettre la femme, la féminité, la joie qu’on peut avoir d’être du fameux « sexe faible » parfois. Et j’ai envie de vous parler de ça. De la féminité. Parce qu’il y a aussi du combat à mener sur ce terrain.

Ton corps change, ne t’inquiète pas

La féminité, ça a bien sûr à voir avec le corps. Celui de la femme. Ses particularités. C’est quand on devient une femme adulte, quand le corps grandit, la poitrine pousse, les premières règles arrivent, que la question de la féminité se pose. Au sens biologique du terme, on est une femme depuis notre naissance. On devient socialement une femme quand le corps arrive à ce stade-là. Ça s’appelle la puberté.

Et s’il se passe ce qu’il se passe généralement pendant la puberté, c’est que le corps change, certes, mais qu’il devient de ce fait désirable et donc désiré. C’est le désir qui change tout : c’est lui qui fait qu’on est regardé non plus comme une enfant mais comme une femme, c’est-à-dire un être avec lequel on peut –peut-être, si on lui a demandé poliment– se reproduire (ou essayer très fort de se reproduire, suivant à quel point vous avez suivi les recommandations de Benoît XVI [2]).

Se sentir femme, c’est pas juste porter des jupes

Bon. Ceci posé, cela ne veut pas dire que c’est automatiquement parce que tu es soudain pubère que PAF tu te sens femme. Oui parce que la féminité, c’est aussi (surtout) se sentir femme, pas juste recueillir des compliments « oh t’es élégante aujourd’hui » ou avoir des garçons/filles qui se retournent sur vous dans la rue. C’est aussi se prendre pour Shania Twain un peu et se dire « Hey, là, je me sens femme !».
Se sentir femme, c’est pas juste porter des jupes

Il y a des filles qui par ailleurs vont très bien, merci, se sentent tout à fait femme, n’ont pas de complexe particulier mais qui vous disent qu’elles se sentent déguisées « en fille », là, avec leur jupe et leurs talons.
Et en fait, oui, quelque part c’est un déguisement. Ce que montrent ces filles, c’est qu’il y a plusieurs manières de vivre et d’exprimer sa féminité.
On est encline à penser que les talons sont un passage obligé parce que les femmes autour de nous (mères, sœurs, amies…) nous transmettent une certaine image, une certaine expression de la féminité. Mais ce n’en est qu’une parmi d’autres. On peut être une femme tout à fait épanouie et très masculine comme l’on peut être complexée dans tous les sens, tout à fait mal à l’aise avec sa féminité, mais rompue aux talons/jupes/rouge à lèvres.

C’est ça l’important : elles ne se sentent pas moins « femme » pour autant. Être féminine, c’est s’épanouir dans son corps de femme comme femme désirée et désirante. C’est autrement différent.

J’ai commencé à dire « ok, là je me sens femme » pas du tout au moment où j’ai porté mes premiers talons. Ou mes premiers décolletés. Ç’a été quand j’ai assumé pour la première fois ouvertement mon homosexualité. J’assumais le fait d’être désirée, donc désirable, en l’occurrence par une autre femme. Être féminine, c’est être épanouie dans son désir et dans son corps, c’est pas une question de rouge à lèvres. Y’a cinquante manière d’être épanouie.

Penser que la féminité ne peut passer que par des talons hauts, des jupes et du rouge à lèvres, c’est ériger une image de la femme comme la « bonne ». En l’occurrence, une image de la femme construite en bonne partie par des inputs marketings destinés à nous faire acheter plus et à surtout nous maintenir dans le même schéma de société, où la femme est peu ou prou encore un objet, à maintenir une stricte séparation entre les genres.
Mais voilà, c’est l’image de la féminité dont on est entourées, qu’on nous impose, et qu’on reproduit quand on réutilise ses codes. Rien ne dit faire que c’est parole d’Evangile.

Etre féminine : la pression sociale à construire son corps

Nous y sommes : on nous fait bien comprendre, dès l’enfance, à partir du moment où nous sommes dotées d’un vagin, qu’on ne coupera pas à certaines choses.
Comme, par exemple, s’épiler. C’est d’usage, en tout cas ici et dans la plupart des pays anglo-saxons (ok, pas en Allemagne, soit). C’est quelque chose sur lequel on ne peut pas faire l’impasse.
C’est une sorte de minimum syndical de la construction de ton corps. Tu peux être un garçon manqué, d’accord, mais un garçon manqué épilé, s’il te plaît. Les femmes n’ont pas de poils, voilà, c’est comme ça.
Vous apprenez très vite à connaître le bundle minimum pour ne pas être embêtée en société : après quelques railleries sur vos poils sous les bras, votre odeur (mais mets du déo, voyons, les filles, ça sent la rose !), vous êtes en général assez encline à vous acquitter de ces quelques petites opérations esthétiques sur vous-même. Cela coûte moins qu’assumer de ne pas s’y être pliée, et après tout sentir bon, pourquoi pas.

Tout ça pour dire qu’en tout cas de mon point de vue, les femmes subissent beaucoup plus de pressions pour prendre soin d’elles que les garçons.
Au point qu’un homme qui s’épile, qui prend soin de lui, de sa peau, de ses cheveux, c’est forcément un homme efféminé, donc un inverti.

Ces pressions ne sont pas innocentes : au delà de ce que j’appelle le « minimum syndical », il y a tout l’arsenal vestimentaire féminin. Et cet arsenal est, quelque part, aussi (toujours) un moyen de faire des femmes des êtres faibles et sans défense (et après un chevalier viendra les délivrer, en tuant un dragon, tout ça..).

Prenons le corset. D’accord, ça rend la taille fine, mais c’est d’abord un fabuleux système à évanouissement automatique pour mesdames. Forcément, les poumons comprimés, on respire moins bien…
Pratique pour nous donner un prétexte de s’évanouir sur commande, mais pratique aussi pour être sûr que les femmes ne feront pas de travaux physiques éprouvants et resteront décorer / cuisiner / nettoyer à la maison…

Aujourd’hui, on n’en porte plus, ou des corsets modifiés qui ne compriment plus vraiment les poumons. Mais on porte des slims, des talons trop hauts pour marcher…
Il reste des traces de ça.

Etre féminine : le combat quotidien

A l’extrême de ce raisonnement, il y a cette idée que, puisque « faire la fille », c’est reproduire un certain schéma de domination masculine, alors oser s’épiler, se maquiller, porter des jolies fringues, c’est tellement rentrer dans le moule de la société qu’on n’est pas une bonne féministe.
Déjà : qui délivre le diplôme de « bonne féministe » ? (s’il se désigne, je veux bien lui adresser quelques baffes). Ensuite, une fois ces baffes dûment distribuées : euh, en quoi, sérieusement, être une bonne féministe doit forcément vouloir dire qu’on ressemble à une camionneuse ?

Etre féminine, c’est à mon sens un geste qui peut et doit être déconstruit. Bien sûr que quelque part, il s’agit de reproduire un certain schéma de société où la femme est différenciée de l’homme par tel et tel signe et que ces signes sont un héritage et encore une marque d’une certaine domination masculine.

Le féminisme a à voir avec la féminité, mais avec un certain schéma dominant de cette dernière. C’est un geste féministe que de remettre en question ce qu’on a reçu et tenu pour acquis en tant que femme et se demander si ça nous convient.

Mais ce n’est pas une raison pour tomber dans l’extrême inverse : il faut bien vivre (et vivre en société). Être jolie au bureau / pour aller voir sa moitié, c’est agréable. Les talons, sont soit, des instruments de torture, mais ils galbent le mollet. C’est quand même chouette d’avoir la peau douce parce qu’on s’épile. Bref, on est obligée de mettre de l’eau dans son vin. Et on peut avoir envie de profiter de tout ce dont on a à disposition pour se faire belle. Mais il faut le faire en sachant. Pas en subissant. Et je considère que, ce faisant, je suis féministe.

Chaque femme construit et vit sa féminité différemment. Elle doit faire son propre jeu de Lego entre ce qu’elle est et ce que la société lui propose comme signes à afficher pour montrer patte blanche.

Et pas nourrir bêtement un schéma qui ne convient pas à toutes.


[1] «  violence de genre », la violence faite aux femmes a sa propre expression en Espagne, tellement c’est répandu…
[2] Soit : 1/ ne soyez pas nomonexuel, z’allez perdre de la semence de vie et ça c’est mal ; 2/ Mais non mais la capote, jamais !

Non classé | 23.12.2012 - 17 h 10 | 0 COMMENTAIRES
[Bilan] La vie a le sens de l’humour

Si on m’avait dit, il y a un an, que j’en serai là, je pense que j’aurais ri. La vie a le sens de l’humour.

Cela fait un an, un peu plus, si l’on compte depuis ce matin de juillet un peu brumeux dans lequel j’ai pris le train, le coeur gros.
Le coeur gros après un garçon.

Et me revoilà, encore emmêlée dans des trains, à vivre une vie tellement différente de celle d’avant que je ne me suis pas reconnue sur les photos…
C’est comme si j’avais muté, et finalement apprivoisé ma nouvelle peau. Je cours moins, sauf dans les gares. Je n’ai plus les mêmes peurs.

L’année qui vient de s’écouler m’aura appris deux choses : que j’étais tout à fait incapable de vivre loin des gens que j’aimais et que ces gens-là, il ne fallait pas repousser aux calendes grecques de leur montrer qu’on tient à eux. Il faut le dire tant qu’on a cette certitude-là, qu’on les aime, qu’on est heureux de les voir, parce que personne ne sait ce qu’il peut advenir.

Voilà. Et cette dernière leçon, c’est des grands yeux de ma grand-mère que je la tiens. Dans cet être chétif et malade, il ne reste que de l’amour, qui s’est accroché à elle, obstinément, et qui l’a accompagné jusqu’à la fin.

Je me suis posé la question : cette grand-mère que je croyais éternelle, quelle est la dernière fois que je lui ai prouvé que je l’aimais ? J’ai procrastiné. « Oh, je l’appellerai demain, va ».
Bien sûr qu’on ne pense pas à la maladie et à toutes ces choses tristes quand on fait des misères à ses grand-parents et qu’on a dix ans, mais entre mes dix et mes vingt-quatre ans, il y a eu de la marge.
Revenir de la maison de retraite avec ce sentiment d’avoir été une ingrate m’a secoué les puces.
Parce que ça ne vaut pas que pour elle.

J’ai vingt-quatre ans. Tout cela est passé bien trop vite. Je suis toujours une toute petite fille. Ou un éléphant dans un magasin de porcelaine. Une fille qui ne connaît que trop la grande valeur de ceux qu’elle a autour d’elle, et qui ne bouge pas de peur de tout casser.
Il me reste encore tout à apprendre, mais il me semble que ça vaut le coup.

À LIRE SUR YAGG
Ciné , Culture & Loisirs , A la une , Plus | 11 H 30 | 0 COMMENTAIRES
Culture & Loisirs , Monde | 6 H 26 | 0 COMMENTAIRES
Monde | 11 H 28 | 2 COMMENTAIRE
Monde | 10 H 38 | 0 COMMENTAIRES